Leif Elggren – interview

traduction de l’interview publiée sur le webzine Perfect Sound Forever
http://www.furious.com/perfect/leifelggren.html

 

Leif Elggren
Interview par Daniel Varela (juillet 2005)
traduite de l’anglais par Raphaël Ilias (septembre 2014)

L’art sonore est (encore) un territoire étrange dans lequel de nombreuses disciplines se recoupent. Régulièrement entendu comme des projets d’installations sonores, le travail avec les sons, espaces et concepts est un sujet très complexe. Depuis le début des années 80, l’artiste suédois Leif Elggren prouve qu’il est possible d’aborder le son comme un art conceptuel. Ses projets sont ardus et poussent les choses à l’extrême.

Il a également été un pionnier de « l’art virtuel » en créant en 1992 (avec l’autre roi, CM von Hausswolf) l’étrange concept de KREV (Konungarikena Elgaland/Vargaland – Les Royaumes d’Elgaland/Vargaland) – il s’agissait d’un monde créé sur Internet, formé de personnes venues de toute la planète. KREV a ses propres territoires numériques, mentaux et géographiques, sa propre Constitution et pléthore de ministères de l’Alimentation Numérique, des Secrets, des Forces de Police Numérique, et ainsi de suite.

Dans « Pluralis Majestatis » (1997), Elggren s’emparait d’un lit métallique comme matière sonore de base avec des microphones de contact et 102 cannettes les laissant fonctionner pendant une heure, tandis que dans « Talking to a Dead Queen » (1996), la source sonore vient du drone (NDT : bourdon) produit par un tube de cuivre. En 1999, Elggren enregistra les mots qu’il avait « composé » avec l’artiste sonore Thomas Liljenberg. L’œuvre fut intitulée « The Party » et constitua la proposition pour le programme politique d’un parti officiellement enregistré pour l’Élection Suédoise Générale de 1994.

Un autre projet comme « Extraction » (2002) comporte des sources sonores étranges enregistrées dans « l’utérus de ma mère biologique avec mes dents encore non-développées employées comme appareil d’enregistrement simple et fondamental, quelques jours avant ma naissance ». Si vous pensez que ce n’est pas suffisant essayez d’écouter « Virulent Images-Virulent Sounds » (2003), un travail accompagné d’avertissements sanitaires sur les risques biologiques en raison de ses sons et images, auditivement et visuellement très contagieux, tirés du sida, de la rage, de la grippe, d’Ebola et de la variole, entre autres agents biologiquement létaux.

Il y a un territoire particulier et fertile dans les projets collaboratifs d’Elggren. Le plus connu est peut-être celui au nom suggestif de « Guds Soner » (Les Fils de Dieu), mené avec un autre conceptuel suédois, Ken Tankred.

Elggren et Tankred se sont produits en tant qu’artistes performeurs pendant de nombreuses années. Nombre de leur travaux incluent des meubles, des gestes quotidiens, l’électronique et un équilibre particulier entre la vie quotidienne et la vie intérieure. Elggren a composé une pièce intéressante et choquante en collaboration avec Aicha Boman, intitulée « ge. nos 0911b » (2003), se servant de sons issus de spectroscopie de sismographes. Combinant l’intuition artistique et la science, la métaphysique et le naturalisme, ils ont composé une pièce dans laquelle la Terre peut être entendue, liant les phénomènes naturels et l’attaque terroriste du 11 septembre.

Cette interview a été réalisée par e-mail durant les premiers mois de 2004 alors qu’Elggren voyageait entre Buenos Aires et Stockholm.

PSF : Quels ont été tes premiers pas en musique ? Pourrais-tu commenter cette période et les influences sur ta pensée musicale ?

Je suis, depuis le début, un artiste visuel. J’ai commencé à faire de la musique pour mes performances, comme une sorte de bande-son. J’ai également commencé à générer de la musique/du son à partir de mon travail et des choses plus visuelles. C’est venu comme un effet secondaire alors que je me mettais à écouter ce que j’étais en train de faire. Ce que j’avais fait pendant tant d’années sans y penser était de générer de la musique/du son. Cela a été une révélation.

PSF : Comment décrirais-tu ton langage musical ? As-tu une sorte de méthode de travail/de composition or cela dépend de chaque projet ?

Oui, cela dépend vraiment de chaque projet. Je crois que j’ai mes racines dans une attitude conceptuelle, mais parfois je travaille de façon plus libre, avec une « oreille musicale » et cela peut parfois être un soulagement. Mais la plupart du temps je travaille avec un projet particulier qui me donne le cadre pour ce qui devrait être fait. Je crée souvent les circonstances fondamentales et laisse ensuite les choses faire leur propre chemin. Je suis l’observateur, l’enregistreur (NDT : ou le secrétaire, « registrator »), la nurse.

PSF : Est-il possible de penser des relations entre ta musique et la performance, l’installation et/ou Fluxus ?

Oui, j’ai souvent utilisé ma musique pour mes performances ou généré ma musique à partir de mes performances. Elles sont profondément liées les unes aux autres. Je ne peux pas vraiment séparer les deux disciplines. Je ne veux pas les séparer. Je pense qu’elles font partie du corps de l’œuvre. Vous voyez, comme des pièces, différentes pièces qui s’emboîtent et créent une structure plus grande. Il ne s’agit pas d’esthétique, il s’agit d’un outil de travail.

Fluxus est amusant et intéressant, mais je ne m’y suis pas impliqué ou moi-même intéressé, Je pense qu’ils se sont bien amusés les types qui ont fait/font parti de ce mouvement.

PSF : Peux-tu me parler du développement du projet « Guds Soner » et de l’objectif derrière celui-ci ?

J’ai toujours été très intéressé par le fait de collaborer avec d’autres personnes. L’image traditionnelle de l’artiste est celle du créateur solitaire. Il est bien sûr important d’être seul, d’être soi-même, mais nous sommes des humains essayant de vivre dans une situation sociale parce que nous savons que nous sommes totalement dépendants les uns des autres. Nous pouvons également être bien plus forts si nous collaborons, nous pouvons atteindre des buts qui sont totalement impossibles à atteindre par soi-même. Un flyer d’information à propos des Fils de Dieu décrit leur art ainsi :

« Les Fils de Dieu travaillent dans la région frontalière entre la performance, l’installation et la musique ; tout contribue à l’ensemble et fournit la structure pour cet esprit inquisiteur et expansif qui apparaît dans la méthode de travail des Fils de Dieu. Les objets sonores, les compositions pré-enregistrées, les mouvements physiquement intenses, la voix, les rencontres organisées et leurs conditions, les objets : tout cela constitue les fondations d’une tentative d’accéder à ces moments rares et difficiles lorsque la vie quotidienne se confond avec la nature héroïque du soi intérieur. »

(Extrait d’une interview par Daniel Rosenhall)

Q: Dans nombre des productions des Fils de Dieu, il semble que vous soyiez plus intéressés par l’investigation et la description de divers phénomènes et objets que par la création d’art pour des raisons esthétiques.

Kent Tankred : Nous avons réalisé une performance où nous essayions de faire voler un tapis. Nous avons échoué, ce qui naturellement est totalement hors de propos. Il y a eu des personnes qui pensaient qu’il s’agissait d’une mauvaise performance puisque nous avions échoué. Mais quel est le propos de la performance ? Nous avons essayé de voler en se servant du tapis et que cela ait réussi ou non est totalement inintéressant. Ce qui est intéressant c’est d’arranger de nouvelles situations.

Leif : Ce que nous avons fait c’est mettre en scène une tentative de s’envoler, que cela soit esthétique ou non n’est pas la question.

Q: Dans votre art, vous travaillez souvent avec des éléments basiques comme moyens d’accéder à des vérités plus complexes. Grand et petit, haut et bas deviennent flous. C’est évident dans votre nom, les Fils de Dieu, par exemple.

Leif : Au travers du nom nous nous catégorisons comme quelque chose de très privilégié, comme si nous étions deux Jésus Christ. Au premier abord, nous créons une image de fort orgueil, mais quand on vient à y penser, nous sommes juste en train de dire que nous sommes des êtres humains, mais avec toute la valeur humaine à laquelle chaque individu a droit.

Kent : Au travers du nom, nous invitons toute personne à devenir tout aussi exaltée que nous le sommes. La divinité n’est ainsi rien dont nous prétendrions disposer l’exclusivité.

PSF : Comment avez-vous développé l’idée des « mondes virtuels » ? Est-ce en lien avec le projet « The Party » ? En considérant les idées à propos de mondes virtuels/électroniques, est-il possible de penser certaines tensions ou même contradictions entre les idées de démocratie radicale et les « empereurs » du projet KREV ?

Vous savez, le travail artistique est un grand privilège et bien sûr également une grande responsabilité. On peut manipuler et faire des choses qui ne sont possibles dans aucune autre discipline humaine. On peut développer certaines idées et pensées, on peut les tester et les laisser aller de l’avant et vivre leur propre vie. Ce qui est possible de faire dans le champ/la discipline artistique est semblable à ce que l’on peut faire dans ses rêves, mais avec « l’outil-art » on peut disposer d’un petit peu plus de contrôle – on peut doucement forcer son objet dans une direction plus désirée qu’on ne le peut dans le monde des rêves. Un peu comme dans l’état d’esprit dit hypnagogique dont nous faisons souvent l’expérience lorsque nous sommes prêts à tomber dans le sommeil ou à l’approche du réveil.

PSF : Par moments, il semble qu’il existe certaines notion de violence derrière des projets comme « Virulent Sounds/illnesses AIDS, Smallpox », etc. Pourrais-tu expliquer cette partie de ton travail ?

Je pense que tu as raison – la fatalité est toujours violente, la fin est toujours une conséquence de la violence d’une manière ou d’une autre. L’arrière-plan est le suivant : selon des rapports récents mais classés de scientifiques travaillant dans les laboratoires de recherche médicale de la NASA, il a été trouvé des preuves que des maladies virales comme le HIV, Ebola, etc. transmettent l’infection via des méthodes et des aspects visuels. Les virus portent le capacité infectieuse dans leur forme. Voir le virus constitue le même risque que ce que nous pensions auparavant comme étant un danger de contact physique. Même un léger coup d’œil à une photographie, par exemple du virus Ebola, est suffisant et provoque le risque d’être infecté par Ebola. La structure visuelle dans le système viral frappe l’œil et transforme son information dans le cerveau humain en un virus substantiel et vivant qui attaquera certaines parties de votre corps, une sorte de processus de matérialisation-dématérialisation où les photographies sont utilisées par les virus comme un véhicule très patient mais efficace pour être répandu et pouvoir exploiter de nouvelles manières de s’emparer du monde. Si les images peuvent être virulentes, est-ce que les sons peuvent être également virulents ? (NDT : nous traduisons ici « virulent » par « virulents » et non pas « contagieux » ou « infectieux » pour conserver l’équivocité du mot).

PSF : Je suis très intéressé par le concept de « musique pour les enfants à naître » et les musiques « avant votre naissance ». Pourrais-tu t’exprimer sur ces notions et si tu as quelque relation avec des artistes comme Ingrid Engaras. De même, est-ce que ces projets sont liés à quelque champ philosophique/idéologique ?

Ces projets émanent de l’intuition qu’avec l’attitude que tout est possible vous pouvez être totalement libre en tant qu’être humain et que les outils sont libres d’usage pour chacun d’entre nous et que l’Art est l’un des plus puissants outils qui soit possible de se saisir dans sa vie. Vous savez, ce que nous pouvons imaginer aujourd’hui devient réalité demain.

Pour le CD Extraction, le matériau sonore de base a été enregistré dans l’utérus de ma mère biologique avec mes dents pas encore développées utilisées comme un appareil simple et fondamental d’enregistrement, quelques jours avant ma naissance. Ce matériau sonore était conservé et caché jusqu’à récemment dans l’une de mes dents de sagesse, mais a désormais été porté à la lumière du jour et à l’exposition. Il a été masterisé numériquement, reproduit et envoyé dans la pièce que nous partageons tous mutuellement et que nous appelons habituellement la réalité, le monde. Envoyé avec l’objectif principal de changer cette pièce. Vous n’avez pas forcément besoin d’écouter ce CD, le matériau sonore devrait plutôt être considéré comme un outil, un outil avec un but particulier, bénéfique mais dangereux. Pour de meilleurs résultats : insérez ce CD dans votre platine CD, vérifiez que le son sorte bien des haut-parleurs, puis quittez la pièce. Lorsque vous reviendrez tout sera complètement changé.

PSF : J’ai vu quelques références à propos du fait que tous « sont nés comme Jésus Christ ». Il y a même eu quelques citations de textes bibliques dans des œuvres du catalogue de Firework. Mais d’un autre côté, il y a aussi quelques déclarations acérées contre la pensée religieuses et les institutions. Pourrais-tu expliciter à propos de ces éléments et de ces apparentes contradictions dans tes projets ? Est-ce que certaines de ces préoccupations/tensions sont liées à « l’abolition de la mort » dans KREV ?

D’une façon ou d’une autre, l’Homme s’est toujours tourné vers l’au-delà dans ses tentatives de faire face à l’angoisse d’être conscient de l’inévitable fin à toutes nos vies qu’est la mort. Cette conscience de la mort et la peur concomitante a été le point de départ naturel de toutes les croyances religieuses ; le façonnage d’une explication, la possibilité d’une quelconque consolation, l’atténuation de la pire angoisse. Cela a toujours eu un coût, cependant. Dès le début, l’organisation de remèdes contre la peur de la mort était une option viable pour n’importe qui voulant prendre le pouvoir sur ses semblables.

De cela, la religion est née et ce n’est pas une coïncidence que toutes les religions ont été organisées parallèlement et ont marché d’un même pas avec les intérêts des pouvoirs terrestres établis. Une méthode ingénieuse pour ceux qui pensaient qu’ils pouvaient atteindre l’immortalité a été de prendre le rôle de dieux sur terre. Une manipulation diablement intelligente qui de nos jours et maintenant plus que jamais (!), pousse les personnes à abandonner leurs propres vies individuelles et à les confier à qui prétend être le représentant de Dieu sur terre.

Mais il n’y a aucun représentant de Dieu sur terre ! Nous sommes tous Dieu et des personnes égales avec la même valeur indiscutable, où qu’elles soient dans le monde et dans l’échelle sociale. Dieu n’est pas en dehors de nous, Dieu est en nous et nous pouvons tous dire : « Je suis Dieu ! ». Mais aujourd’hui nous sommes témoins d’une monopolisation plus complète que jamais de ce privilège interprétatif. Peut-être cela est dû à l’inégalité et à l’insécurité croissantes dans le monde. Par exemple, nous pouvons voir comment l’église Catholique est en train de s’étendre comme jamais, et ce avec un guide qui se fait appeler Papa et qui est présenté comme la seule personne sur terre qui soit en contact direct avec le seul Dieu. Quelle arrogance ! Et quelle manière habile de manipuler et de préserver une structure sociale inique !

PSF : Certains aspects de ton travail paraissent liés à des préoccupations larges, abstraites (vie, mort, égalité des droits) tandis que d’autres à des faits bien plus ordinaires de la vie (comme on peut le voir dans les projets « Pluralis Majestatis », « Guds Soner », « Refurnish »).

Vous savez, nous sommes tous nés égaux en ce monde, nous sommes tous nés comme Jésus Christ. Jésus n’est pas l’Autre, ou l’idole ; il s’agit de vous, il s’agit de moi. C’est un point pour se projeter soi-même pour comprendre que nous sommes tous extrêmement précieux pour soi-même et pour autrui.

Nous sommes tous les fils et filles de Dieu. Nous avons tous une mission à remplir entre notre naissance et notre mort. Notre responsabilité est de rendre possible pour chaque chose vivante sur cette planète de créer une vie qui a toutes les possibilités potentielles grandes ouvertes. Mais, malheureusement, comme nous le savons tous, la situation pour la plupart des êtres humains de cette planète n’est pas que l’ensemble de la vie est ouverte à l’exploration et l’accroissement.

Les pouvoirs organisés ont depuis le début des temps conquit les symboles les plus importants et fondamentaux pour servir leurs stratégies : la visualisation et l’interprétation des Dieux, les incarnations des Dieux, les rôles des Rois, Reines, Prêtres, Politiciens, Soldats, Gestionnaires, etc. Le pouvoir s’est toujours légitimé lui-même en soulignant son lien étroit avec le tout couvert de mystérieux inconnu (souvent nommé avec différents noms d’un dieu (comme l’économie !). Ils ont souligné les structures importantes comme parlant de leur relation à cette toute-puissance comme semblable à la relation des « peuples » vis-à-vis d’eux (dans un système hiérarchique), travaillant depuis le début du début, un modèle qui a été constant. Une stratégie fantastique et complètement sécurisée car elle est construite sur la peur basique et éternellement présente de la mort.

Dans l’histoire de la folie il existe une caricature bien connue d’un fou avec une couronne de papier ou quelque chose sur sa tête, proclamant son royaume et son pouvoir. C’est une image qui génère toujours le rire et le ridicule. C’est là bien sûr une compensation pour la plus basse des positions, une caricature d’une personne qui a perdu tout son pouvoir, tout. Le cercle est fermé et l’identification et la confusion de ces deux positions humaines (le Roi et le Lunatique) sont totales. Ces symboles ont toujours leur validité évidente ; ils sont fondamentaux et simples, ils sont emplis d’un pouvoir historique et social qui peut générer une image intérieure énergétique pour chacun qui peut s’avérer utile pour le futur. Elles peuvent être idiotes, pleines d’humour et elles peuvent être extrêmement sérieuses (dangereuses).